Métiers du transport : « Leur redonner du sens ne passera pas par des mesurettes » (Gérard Hernja)

News Tank Mobilités - Paris - Analyse n°447365 - Publié le
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Gérard Hernja -

« À force de voir les mobilités vendues comme des prestations de services ou du commerce, à force de voir la valeur des métiers mesurée à l’aune de la productivité, à force de vouloir recruter sur des critères passés de mode, les métiers du transport ont perdu leur récit et leur histoire, la confiance envers ceux qui les administrent, la fierté et la motivation de ceux qui les exercent », déclare Gérard Hernja Responsable ECF du LEEM (recherche et prospective) @ Ecole de conduite française (ECF)
, docteur en sciences de l’éducation, membre du comité scientifique du LMI Laboratoire de la mobilité inclusive et responsable de l’ECF au sein du LEEM Laboratoire d’étude pour l’éducation à la mobilité , dans une analyse transmise à News Tank le 07/07/2026.

« Redonner du sens à ces métiers ne passera pas par des mesurettes. Il faut déjà les redéfinir, non plus comme des métiers au service du déplacement, mais comme des métiers au service des personnes. »

« Ce qui manque, c’est la volonté collective et politique qui permettrait de les reconnaître et de les valoriser pour sortir de cette pénurie générale de sens dans tout ce qui touche à la mobilité. »


« Ne plus gérer la rareté des vocations sans en comprendre les raisons » (G. Hernja)

« Les métiers du transport peinent à recruter. On explore des pistes du côté des salaires, des formations, des conditions de travail, du retour à l’emploi de retraités. Si ce n’est pas inutile c’est sans aucun doute insuffisant. Par ailleurs, on regarde rarement du côté du sens, à la fois pour ceux qui se déplacent et pour ceux qui travaillent dans les transports. C’est pourtant là que tout se joue, et sans doute même beaucoup des questions liées à l’innovation dans les transports que l’on a toujours eu tort de cantonner aux sciences de l’ingénieur.

Car ce qui se passe aujourd’hui dans le secteur élargi des transports n’est pas une crise du recrutement, mais une crise profonde du sens. Et derrière les crises du sens, il y a toujours de la souffrance, en premier lieu chez ceux qui sont transportés. Les déplacements et les transports pèsent ainsi sur la santé mentale des Français. Des millions de personnes subissent chaque jour des mouvements qu’elles n’ont pas choisis, dans des conditions qu’elles ne maîtrisent pas et qu’elles honnissent parfois. Et lorsque l’on demande aux professionnels du secteur des transports de se mettre au service de ce système qui rend malade, à la fois ceux qui se déplacent et ceux qui n’y ont pas accès, il n’est pas surprenant de constater que cela ne fonctionne pas.

La mobilité se doit d’avoir du sens et de l’épaisseur

Parce que la souffrance est en second lieu à l’intérieur des entreprises qui sont au service des déplacements et des transports. Et c’est pour cela qu’il faut, pour l’heure, refuser de parler de mobilité à propos de ces mouvements si peu attractifs et même de ces entreprises qui ont, trop rapidement, sans en mesurer les conséquences et sans s’y préparer, associé le terme mobilité à leur dénomination. Parce que la mobilité se doit d’avoir du sens et de l’épaisseur. Parce que le sens n’est pas seulement un horizon et une horizontalité mais aussi et surtout une verticalité. Là où transports déplacent des usagers ou des marchandises, la mobilité construit toujours une manière personnelle de se réaliser et de s’élever à partir du mouvement.

Faire des professionnels des déplacements et des transports des rouages efficaces d’un système qui montre chaque jour ses limites était sans doute dès le départ un pari insensé. Les mettre au service d’usagers en souffrance, avec des moyens qui se réduisent, en recevant de plus en plus souvent en retour, sans s’en plaindre, l’agressivité et la défiance, n’était pas acceptable. Ce positionnement ne pouvait pas réenchanter le métier, le rendre attractif pour ceux qui se cherchent un avenir ou pour ceux qui l’exercent déjà.

On a parfois oublié que les usagers étaient avant tout des personnes, avec des émotions et parfois des colères qui, même lorsqu’elles sont dirigées contre les mauvaises personnes, révèlent des fractures profondes dans la société. On a oublié, dans le même registre, que ceux qui les servent ou les accompagnent sont également des personnes, avec des émotions et d’autres colères légitimes, pour d’autres fractures, tout aussi légitimes du contrat social ou professionnel.

Les métiers du transport se sont construits sur une représentation du mouvement comme valeur en soi, avec des normes héritées de la société de l’automobile, comme aller toujours plus vite, plus loin, plus souvent et plus seul. Ces normes et les représentations associées ont façonné les formations, les organisations, les discours et les usages, mais elles sont celles du monde d’hier. Elles ont longtemps servi à guider les décisions, mais elles ne fonctionnent plus.

Conduire un poids lourd, un véhicule de transport en commun ou un train fait de moins en moins rêver les jeunes

Désormais, conduire un poids lourd, un véhicule de transport en commun ou un train fait de moins en moins rêver les jeunes. Là où les enfants jouaient avec des trains miniatures, des cars, des camions ou des petites voitures, ils sont désormais sur les réseaux sociaux, avec d’autres rêves d’avenir. Ces métiers sont alors trop souvent devenus des métiers de second choix, réservés à ceux qui n’ont pas de choix clair, pas de diplômes et parfois plus de vocations.

Pour autant, les attentes exprimées par les employeurs publics ou privés et par beaucoup de passagers envers les salariés de ce secteur restent encore centrées sur les manières de transporter d’hier, avec de surcroît des questions de rentabilité, de productivité ou de qualité qui ne correspondent plus aux aspirations nouvelles de ceux qui pourraient rejoindre ces métiers. Qui ne correspondent plus non plus aux attentes d’une société qui aspire progressivement à travailler autrement, parfois même à ralentir, à choisir de reprendre prise sur ses déplacements et sur ses formes de vie. N’oublions pas ce que les crises récentes ont remis en cause, et ce qui apparaît de moins en moins acceptable et défendable, en premier lieu dans la relation au travail.

À force de voir les mobilités vendues comme des prestations de services ou du commerce, à force de voir la valeur des métiers mesurée à l’aune de la productivité, à force de vouloir recruter sur des critères passés de mode, ces métiers ont perdu leur récit et leur histoire, la confiance envers ceux qui les administrent, la fierté et la motivation de ceux qui les exercent.

Face à la crise profonde des vocations, redonner du sens à ces métiers ne passera pas par des mesurettes. Il faut déjà les redéfinir, non plus comme des métiers au service du déplacement, mais comme des métiers au service des personnes, avec toutes les conséquences que cela suppose en termes de formation initiale et continue mais également en termes d’image. Des métiers capables de répondre à des besoins et des désirs réels, à l’accompagnement des plus fragiles, à l’expansion des mobilités douces, à la réduction de la dépendance automobile autant qu’à la conduite des bus, des trains, des voitures ou au contrôle des passagers.

Dans ces métiers, ces missions existent déjà à la marge. Elles doivent se développer pour contribuer à les rapprocher de métiers qui pourraient se revendiquer comme de véritables métiers de la mobilité. Les compétences pour y répondre sont à construire, mais ce n’est pas le problème majeur. Ce qui manque, c’est la volonté collective et politique qui permettrait de les reconnaître et de les valoriser pour sortir de cette pénurie générale de sens dans tout ce qui touche à la mobilité.

Tant qu’on continuera à gérer la rareté des vocations sans en comprendre les raisons, la situation ne changera pas. Lorsque la demande existe, la désaffection des vocations est toujours une question de sens.

Savoir quel monde ces métiers feront tourner, pourquoi, et pour qui ?

Pour les déplacements et les transports, il s’agit désormais de savoir quel monde ces métiers feront tourner, pourquoi, et pour qui ? Et une fois ces réponses données, il sera temps de parler à leur sujet de métiers de la mobilité, ce qu’ils ne sont pas pour l’heure. Il sera également possible de les réenchanter et d’en faire des métiers désirables.

Redéfinir ces métiers, c’est également redéfinir ce que nous attendons collectivement du mouvement dans nos vies et de la mobilité comme matière à vivre. »

Gérard Hernja


Publications
  • « Métamorphoses : Manifeste pour une éducation à la mobilité durable et inclusive », co-écrit avec Vincent Kaufmann, préface de Francis Demoz et postface de Marie Chéron, Elya Editions, sept. 2022
  • « La mobilité des jeunes dans un territoire rural », avec Alain Mergier, rapport de recherche, Laboratoire de la mobilité inclusive, sept. 2020


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Parcours

Ecole de conduite française (ECF)
Responsable ECF du LEEM (recherche et prospective)
Independant
Consultant
Nancy Université
Chercheur

Établissement & diplôme

Nancy Marketing
Doctorat en Sciences de l’éducation
Nancy Marketing
DEA, Sciences de l’éducation
Nancy Marketing
DESS, Développement Local et Formation

Fiche n° 48284, créée le 12/01/2023 à 16:16 - MàJ le 06/07/2026 à 19:15

Gérard Hernja -